Anne[i], la Survivante

Cette histoire que je vais raconter a permis de mettre mes compétences à rude épreuve dans  la diligence et la gestion de ce cas assez complexe et dont les réponses devraient nécessairement être appropriées et holistiques. Complexe aussi par ce que entaché de situation de découragement qui ne vous donne plus la motivation de poursuive.  C’est le cas par exemple du cambriolage de ma voiture au cours duquel tout mon sac contenant l’ordinateur portable, les clés USB et tout le dossier physique pour le dépôt au tribunal ont été emportés. Cela a eu lieu à l’hôpital alors que j’avais accompagné Anne pour sa consultation ophtalmologique. Mais tout cela ne m’a pas arrêté et ma satisfaction réside au niveau de l’aboutissement du dossier qui a permis de me sentir utile et forte  en ce sens qu’il m’a révélée une force et une détermination en moi-même que j’ignorais, cette force me permettra à l’avenir de relever d’autres défis tant personnels que professionnels, surtout le défi de la reconnaissance de mon métier de travailleur social et ma quête d’un lendemain professionnel plus promoteur.

Ce processus m’a également permis de me sentir reconnue en tant que  femme active dans le domaine de la protection et du développement. Ce sentiment nouveau me permet aujourd’hui d’aborder les situations professionnelles avec un point de vue nouveau, de mieux chercher à comprendre les contours de chaque situation, ce qui me permet de faire une auto critique de manière à rendre mes décisions et pratiques professionnelles le plus objectives possibles, et surtout à mieux préserver l’intérêt supérieur des enfants.

 

Mon Expérience dans la prise en charge du cas Anne

Anne est une fille de 16ans. Elle a été amenée en groupe avec d’autres filles au Burkina Faso et précisément à Ouagadougou. Le motif, est que celui qui l’a amené lui promettait de l’inscrire dans une grande école de musique mais les choses ne sont pas déroulées comme Anne le souhaitait. Une fois à Ouagadougou, elle était contrainte à la prostitution ce qui a failli lui couter la vie. En Février 2016, elle a été référée à KEOOGO par l’ex Ministère de L’Action Sociale et de la Solidarité Nationale aujourd’hui Ministère de la Femme de la Solidarité Nationale et de la Famille, par ce qu’elle aurait été victime de coups et blessures volontaires, de séquestration, de traitement inhumain et dégradant. Selon le référent, Keoogo de par son expertise est mieux indiqué pour offrir une prise en charge holistique de qualité à la victime. C’est alors qu’en tant que Case Worker RAO à Keoogo j’ai procédé à la prise en charge de Anne selon les étapes suivantes :

 

  • L’accueil et le constat: C’est une fille très affaiblie, squelettique, muette et psychologiquement affectée que j’ai reçue. Il était très difficile voire impossible de lui arracher ne serait- ce que son prénom. Elle fuyait tout contact et surtout les hommes.  Sur l’ensemble de son corps l’équipe a noté des plaies occasionnées par des objets tranchants et  des stigmates dues à des brûlures. A cela s’ajoutent les lobes des oreilles complètement coupés, les lèvres portant des stigmates de brûlures également. Après avoir déployé des stratégies de mise en confiance, fait preuve d’empathie, fait recours à mes ressources de mère de famille elle a finalement compris que j’étais là pour la soutenir, pour l’aider à sortir de sa situation d’infortune.
  • La prise en charge d’urgence qui implique les Soins Médicaux d’urgence. Anne a été conduite au centre médical Keoogo où elle a reçu des soins d’urgence : pansements, prescription d’ordonnance et des examens médicaux et paramédicaux.
  • Mise en sécurité et prise en charge psychosociale. Après le Centre médical, Anne a été conduite au centre d’hébergement où Keoogo place les filles victimes de violences et de maltraitance. C’est un centre fermé où les pensionnaires bénéficient d’un accompagnement psychosocial. Les responsables et les éducateurs du centre ont été sensibilisés pour contribuer à la prise en charge spécifique de cette fille dont la situation était particulière. Le rappel des valeurs humaines primordiales à l’épanouissement d’un être humain tel : la tolérance, l’acceptation mutuelle, le respect, l’assistance mutuelle, la communication constructive, l’esprit de groupe et de partage etc. a été fait à l’endroit de tout le monde.
  • Le suivi médical et psychologique. Après le Centre Médical de Keoogo, Anne a été référée à l’hôpital National Yalgado pour les soins spécialisés. Elle a fait successivement un passage en médecine générale, ophtalmologie (après des examens, elle aurait perdu l’œil droit suite aux traumatismes et il fallait impérativement sauver l’œil gauche qui était aussi atteint), au service de chirurgie et de la gynécologie puis a été orientée vers le service de la psychiatrie pour trouble de comportement (anxiété, mutisme, agressivité…etc).  Notons que j’avais toujours accompagné Anne à tous ses rendez –vous et lorsqu’elle faisait ses crises, j’étais la seule à pouvoir la calmer.
  • Le suivi judiciaire : Un procès a été ouvert contre les agresseurs de Anne, je veux dire ses tortionnaires et s’est déroulé en trois étapes suivi du verdict rendu le 22 septembre 2016. Durant tout le processus, c’est-à-dire de la rencontre avec le procureur pour les réquisitions des experts pour délivrer les certificats médicaux jusqu’au verdict finale, j’étais à ses côtés pour la rassurer et lui donner du réconfort. Finalement, lors du verdict, les auteurs des maltraitances de Anne qui étaient toutes des femmes compatriotes à elle, ont été condamnées  à trois ans de prisons ferme et une amende à payer, en plus de leur expulsion du territoire burkinabè.
  • Le travail en partenariat : cette étape cruciale a permis de réunir plusieurs partenaires et de compétences différentes au tour du cas Anne. Il a fallu communiquer suffisamment, faire preuve de professionnalisme, afin de bien définir les besoins et les priorités en vue d’une réponse appropriée et de qualité, signe d’un travail en complémentarité et d’une synergie d’actions. Nous pouvons noter, l’Ambassade du pays d’origine, la Direction Régionale de la Femme, de la Solidarité Nationale et de la Famille, le psychologue clinicien, le procureur du Faso, le professeur en ophtalmologie, le psychiatre, le neuropsychologue et les éducateurs.

Mise en marche du processus RAO : Les quelques informations réunies sur le cas de Anne avaient  déjà été partagées avec le SSI-AO et la coordination du RAO du pays d’origine de Anne. Les recherches de familles ont été concluantes et Anne a pu regagner son pays et sa famille en décembre 2016.

L’impact de notre accompagnement sur la bénéficiaire ont été visibles et encourageants :

  • Au niveau physique, les blessures de Anne se sont cicatrisées c’est-à-dire que toutes les plaies sont guéries. Les soins prodigués à l’œil gauche ont permis de le récupérer;
  • Au niveau psychologique, Anne est devenue relativement stable. Son estime de soi est rehaussée. La preuve, elle a commencé à se faire belle, en se coiffant, se maquillant ; elle n’hésitait pas à interpréter des chansons. En plus il y a de la cohérence et de la logique dans ses discours;
  • Au niveau social, Anne qui était séquestrée dans une cage et enchaînée comme un animal a pu réapprendre à vivre en communauté. En témoigne les relations d’amitié et de camaraderie qu’elle a tissées au centre avec certaines pensionnaires et avec d’autres personnes proches du dossier.

En février 2016, j’avais accueilli une loque  humaine, meurtrie dans son âme, apeurée, méfiante, craintive au moindre bruit et au regard inquisiteur qui interpelle  toute personne et qui  recherche du secours. Elle avait perdu le goût de vivre, elle n’avait plus la force de se battre et s’en sortir. Et voilà que presque 10 mois plus tard, en décembre  je raccompagnais chez elle  une jeune fille en meilleure santé, souriante, pleine d’optimisme, pas tout à fait rassurée mais farouchement décidée à réaliser ses rêves de musicienne.

Il est de notre devoir à nous les adultes de protéger les enfants, et je suis fière de contribuer à offrir une nouvelle vie, de nouvelles opportunités à des enfants que la vie ou certaines personnes mal intentionnées ont maltraités

SAWADOGO S. Adélaïde,

Case Worker RAO, Burkina Faso

[i] Nom d’emprunt pour protéger l’enfant